Sénégal : un locataire expulsé pour présomption d’homosexualité (édito)

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Sénégal : un locataire expulsé pour présomption d’homosexualité (édito)

(Blogmensgo, blog gay du 24 mars 2016) Au Sénégal, un locataire peut se faire expulser au seul motif que ses colocataires le soupçonnent d’homosexualité. Booba (nom d’emprunt) vient d’en faire la triste expérience.

L’histoire – vraie – date de la mi-février 2016 et se passe aux Parcelles Assainies, l’une des 19 communes de Dakar, la capitale sénégalaise.

C’est là que vit Booba, dans un appartement en colocation, depuis plus d’un an. Il règle son loyer avec ponctualité et reçoit parfois des amis.

Mais ses colocataires le « soupçonnent » d’être homosexuel et le « dénoncent » au propriétaire, Coulibaly (nom d’emprunt), qui ne réside pas sur place.

girafe

Une girafe : « Les Sénégalais devraient prendre un peu de hauteur. »

Coulibaly convoque Booba et le menace d’expulsion immédiate. Motif : ses voisins ne veulent pas habiter « dans le même appartement qu’un homosexuel notoire ». Booba refuse de quitter son logement et signale au propriétaire que ses colocataires n’ont aucune preuve de ce qu’ils avancent.

Fin février 2016, quand Booba va chez payer son loyer chez le propriétaire, celui-ci refuse l’argent et lui ordonne de quitter sa colocation avec effet immédiat. Booba refuse. Un huissier, mandaté par le propriétaire, vient lui signifier un ordre d’expulsion.

Booba consulte alors un avocat. Les deux hommes se rendent au tribunal et croisent en chemin le propriétaire, qui informe l’avocat que Booba se fait expulser pour homosexualité. Aussitôt, l’avocat de Booba se récuse et abandonne son client avant l’audience. Booba se fait alors signifier une expulsion sans preuve de délit, de malversation ou d’inconduite, ni possibilité de recours.

L’histoire de Booba est, hélas, devenue banale au Sénégal. Dans ce pays jadis tolérant, une simple présomption d’homosexualité peut transformer n’importe qui en pestiféré. Un gay doit impérativement taire et cacher son homosexualité, faute de quoi il ne trouvera ni logement, ni emploi, ni aide. Au nom de la morale et de la religion, bien évidemment. Et au mépris des lois et traités internationaux que le Sénégal a ratifiés, bien évidemment.

En toute impunité, la classe politique et les journalistes traitent publiquement les gays et lesbiennes d’une manière aussi ignoble que la propagande colonialiste traitait les Noirs il y a un siècle.

Les médias sénégalais se divisaient naguère d’une part en organes de presse « sérieux », assez professionnels, d’autre part en organes de presse « populaires », proches du caniveau. Aujourd’hui, dès lors qu’il s’agit d’évoquer les gays, les lesbiennes ou l’homosexualité, un tel clivage a quasi disparu. Les outrances les plus ordurières, les arguments les plus vils sont devenus la règle plutôt que l’exception.

En revanche, pas une seule épithète à l’encontre des norias de jeunes Sénégalais qui se prostituent avec ostentation sur la Petite-Côte (une destination balnéaire à la mode) auprès de vieilles Françaises nymphomanes et friquées. Au Sénégal, on ferme les yeux sur le tourisme sexuel – qui fait rentrer des devises.

Pourquoi un tel déchaînement d’invectives et de haine, dans les médias sénégalais, à l’encontre des homosexuels ? Dans une longue interview, le journaliste Tidiane Kassé (à ne pas confondre avec l’écrivain homonyme) met en lumière le manque de connaissances objectives des journalistes au sujet de l’homosexualité et des homos. Cette ignorance est propice à libérer la parole mauvaise, explique-t-il en substance :

« On a beaucoup accusé les journalistes d’enflammer la question, mais le constat est que si les journalistes versent tellement dans les commentaires, c’est que l’information concernant l’homosexualité n’est pas accessible. Faute de source pour documenter les articles, le journaliste verse souvent dans les commentaires qui reflètent ses sentiments, ses croyances, ses valeurs. »
(Tidiane Kassé, journaliste à Wal Fadjri)

On rappellera que sur 33 pays africains analysés, le Sénégal arrive dernier en matière de tolérance à l’égard des homosexuels. Seuls 3 % des Sénégalais sont favorables ou ne voient pas d’inconvénient à ce que des homos emménagent près de chez eux.

Le Sénégal, j’y ai séjourné quatre fois à titre professionnel. Je puis attester qu’une relative tolérance y régnait jadis. Disons avant les années 2000. Il suffisait alors de rester « discret » pour n’être pas importuné.

Au fait, pourquoi stigmatiser les homos ? Tout simplement parce que ce sont des boucs émissaires tout désignés. Ils alimentent la stratégie du contre-feu. Quand on veut détourner l’attention des vrais problèmes, on allume des contre-feux et l’on accuse les boucs émissaires de pyromanie. En Afrique de l’Ouest, les boucs émissaires seront – au gré de l’actualité ou des fantasmes – les Libanais, les Chinois, les Français et les Blancs en général, mais aussi les athées, les francs-maçons et les gays.

Pourquoi la stigmatisation des gays a-t-elle transformé le sol sénégalais en terreau pour homophobie ? On observera que sous les présidences successives d’Abdoulaye Wade et de Macky Sall, le nombre et l’importance des affaires de corruption impliquant des politiciens et leur entourage ont grimpé en flèche. D’où la nécessité d’allumer, encore plus qu’auparavant, des contre-feux.

Philca (avec Claude-André) / MensGo

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