Rentrée littéraire 2019 : Julien Green et Charles Dantzig se dévoilent

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Rentrée littéraire 2019 : Julien Green et Charles Dantzig se dévoilent

(Blogmensgo, blog gay du 20 septembre 2019) C’est hier jeudi qu’est sorti le premier volume du très attendu Journal de Julien Green en version non expurgée (Bouquins). Il y a neuf jours paraissait aussi le non moins attendu Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale de Charles Dantzig (Grasset). Ces deux ouvrages se distinguent certes par le buzz qu’ils engendrent, par leur dimension monumentale (un gros millier de pages chacun), mais aussi et surtout par un aspect méconnu de leurs auteurs respectifs : leurs innombrables notations sur l’homosexualité, l’homophobie, une vie dans le placard (Green), un coming out réussi et les combats qui s’ensuivent (Dantzig). En voici un aperçu.

Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale de Charles Dantzig

J’ai acheté le nouveau livre de Charles Dantzig juste après sa parution le 11 septembre 2019. Ce pavé de 1.248 pages est encore plus massif que son Dictionnaire égoïste de la littérature française (976 pages). Le monument publié en 2005 brillait par l’intelligence, la pertinence de son propos, l’irrévérence de son auteur face aux valeurs établies – souvent fausses – et son amour pour les écrivains injustement oubliés ou sous-estimés. Celui de 2019 est tout aussi monumental, brillant, pertinent, irrévérencieux et idolâtre.

Dictionnaire égoïste de la littérature française et Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale

Charles Dantzig : avant son coming out (g.), après son coming out (dr.)

La différence entre les deux livres, celui de 2005 et celui de 2019, c’est que Charles Dantzig a, entre-temps, fait son coming out. Autant il fallait lire entre les lignes pour y déceler des allusions militantes ou même simplement objectives à l’homosexualité et aux thèmes LGBT, autant Charles Dantzig évoque aujourd’hui le sujet de manière frontale dès les premières pages, n’hésitant pas à dire « nous » et à se poser en héraut du savoir gay.

Le récent pavé de Dantzig se focalise sur la littérature mondiale, mais l’auteur profite de la nouvelle liberté de ton consécutive à sa sortie de placard pour multiplier les évocations d’auteurs francophones et même franco-français, burinant à grandes touches des habits plus intimes aux auteurs qui n’avaient en principe rien à faire dans ce nouveau livre consacré aux écrivains d’expression originale non française.

Dès les premières pages revient, au gré des notices et en guise de fil rouge, la figure tutélaire d’André Gide, à travers des considérations, anecdotes, remarques et propos tous plus intelligents et sensés les uns que les autres, que leur ambition soit juste anecdotique ou de plus ample portée.

Ce qu’il écrit, page 47, dans une notice consacrée à un livre de l’auteur cubain Reinaldo Arenas, résume une partie du propos de Dantzig :

Écrivant ce livre, j’y aurais peut-être mis moins de souvenirs de sexualité, mais les hommes persécutés pour une partie de ce qu’ils sont finissent par penser que cette partie est leur tout. La maniaquerie est moins une obsession sexuelle qu’elle n’a pour origine une oppression sociale.
Charles Dantzig

Dantzig en profite pour afficher ses préférences pour certains auteurs ouvertement homos ou dont les thèmes littéraires offrent des points de repère à qui sait les lire. Parmi eux, Christopher Isherwood, qu’il évoque à de nombreuses reprises au gré du classement alphabétique par nom d’auteur (Isherwood), d’œuvre (Adieu à Berlin), ou au détour d’une notation dans tout autre article.

Quand les gays étaient les exilés intérieurs de la société occidentale et n’avaient rien à observer d’eux-mêmes, rien, aucune image qui leur montrât des semblables, cela servant à les maintenir dans un servage psychologique, ils savaient très bien s’abreuver à ces romans allusifs.
Charles Dantzig, évoquant l’œuvre de Christopher Isherwood

On pourrait multiplier à l’envi les exemples de ce genre, tant les notations de Dantzig sur l’homosexualité et la condition homosexuelle sont profuses et inspirées. Je m’arrêterai dans cette recension au court paragraphe qui suit.

Que je doive forer ma mémoire pour trouver un exemple de lettre d’amour d’un homme à un autre est la preuve de la sinistre condition qu’on a faite à nos amours. Qu’un amour doive se cacher est une des tristesses de la vie. On met le soleil à l’ombre.
Charles Dantzig

On aura compris à quel point il est urgent de lire le nouveau bouquin de Charles Dantzig. Et l’on se prend à espérer, pourquoi pas ? que Dantzig et les éditions Grasset nous proposent dans un proche avenir une refonte du génial Dictionnaire égoïste de la littérature française en version gay, voire militante.

Dommage toutefois que Dantzig oblige le lecteur à se muscler le poignet pendant les dizaines d’heures que durera la lecture. Une version numérique de son pavé eût été hautement appréciable.

Plus choquante encore me semble être l’absence d’index des noms et des thèmes, sachant que l’auteur multiplie à dessein les intitulés d’article peu évocateurs du sujet traité ou des auteurs abordés. Je conçois volontiers qu’un index – long, forcément long – eût alourdi ces pavés et renchéri leur coût. Mais en cette ère 2.0, un index téléchargeable au format PDF ou accessible sur une banale page web n’eût pas constitué un luxe inutile ni requis un effort surhumain de la part de Grasset et de son auteur vedette.

Pour en savoir plus. Charles Dantzig, Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale. Paris, 2019, 1.248 pages, broché, 34,90 € (n’existe pas en numérique).

Journal intégral, 1919-1940 de Julien Green

Gide et la « maniaquerie » qu’évoque Charles Dantzig dans son nouveau livre constituent, eux aussi, le fil rouge du premier tome du Journal de Julien Green publié en collection Bouquins chez Robert Laffont dans une version non expurgée.

Journal intégral 1919-1940 de Julien Green

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L’éditeur n’a pas choisi de faire l’économie des années 1926-1928 qui, ouvrant ce même journal intime dans la collection La Pléiade de Gallimard en 1975 (j’ai en main l’édition de 1998), ne présentaient strictement aucun intérêt. Mais puisque Bouquins propose un journal intime à la fois intégral et non expurgé, le premier volume du journal commence dès 1919, c’est-à-dire il y a un siècle. Espérons que les années 1919-1929 présenteront un réel intérêt, sinon littéraire, à tout le moins documentaire – sur les années de formation intellectuelle et surtout sexuelle de Green.

Quant au reste… Ah ! tout le reste mérite que j’achète ce livre dès que j’en aurai les moyens, donc dès le mois prochain, si j’en crois l’évocation ô combien alléchante qu’en fait Franz-Olivier Giesbert dans Le Point daté du 12 septembre 2019, en pages 146-148 (accès payant), à travers une demi-douzaine d’extraits et moult anecdotes.

Giesbert a connu Green, lequel lui avait révélé l’existence d’une version non expurgée de son journal intime. Si l’on excepte le premier exemple cité par Giesbert, qui n’apporte rien puisqu’il figure tel quel dans l’édition de La Pléiade, tous les autres exemples, anecdotes ou extraits des « bonnes feuilles » se révèlent des plus croustillants, à tout le moins fort éloignés du Green mièvre et sans surprise de l’édition expurgée – voire, on le comprend à demi-mot, massacrée – par Gallimard ou par l’auteur lui-même.

Faisant référence au tristement célèbre article 175 du code pénal allemand, qui subsistera jusqu’en 1994, Julien Green coucha dans son journal intime ces lignes d’une grande clairvoyance pour l’époque :

Breitbach me raconte que plusieurs chefs hitlériens ont été arrêtés à Munich pour pédérastie ouverte avec des mineurs, et il s’en réjouit, car ces mêmes hitlériens, pour des raisons de stratégie politique, se sont opposés de toutes leurs forces à l’annulation du fameux paragraphe du code pénal, hypocrisie insupportable. De toutes parts, le bruit circule que Hitler lui-même est très pédéraste.
Journal de Julien Green (3 juillet 1931)

Dès lors qu’il s’agit d’émettre une opinion sur les personnalités qu’il rencontre, Green abandonne toute mièvrerie et livre un jugement sans ambages, parfois drôle, souvent féroce et même cruel. Les sommités de l’époque, à l’image de Mauriac et Supervielle, ont tôt fait de quitter leur piédestal sous la plume acérée de Julien Green.

Et aussi – voire surtout – d’autres sommités laissent entrevoir un profil psychologique aux antipodes de l’académisme. Giesbert mentionne en particulier André Gide, Max Jacob et Julien Green lui-même, que le diariste dépeint tous trois comme de véritables érotomanes. Autrement dit, des lapins tellement chauds qu’ils se comportent tous trois en obsédés sexuels, adeptes d’un quantitativisme étourdissant. Même la soi-disant chasteté de la relation entre Julien Green et Robert de Saint-Jean, son amant de toute une vie, relève du mythe au regard du journal intime tel que l’a lu Franz-Olivier Giesbert dans sa version non expurgée.

Au-delà de l’anecdote au-dessous de la ceinture, j’attends beaucoup de la lecture du Journal intégral de Julien Green, au moins pour les éléments de biographie et de critiques littéraires dont cette version non expurgée semble peu avare, contrairement à celle de La Pléiade et de ses innombrables caviardages. Et je frétille d’avance à la perspective de lire des avis circonstanciés – fussent-ils livrés à la hussarde – sur la personnalité et l’œuvre de Francis Jammes, Paul Valéry, Roger Martin du Gard, mais aussi Max Jacob, André Gide et tant d’autres.

Journal de Julien Green en Pléiade

Je garde cette Pléiade pour comparaison avec Bouquins. Et après, hop ! je me débarrasse de la luxueuse version expurgée.

Giesbert ne précise pas si l’on rencontre, au fil des jours et des pages, des révélations (disons plutôt des outings) de la part de Green, qu’il aurait donc fallu attendre l’année 2019 pour découvrir. Reste à savoir quelles proportions respectives occupent dans cet énorme bouquin la superficialité et la profondeur, la médiocrité et le génie, la besogne et l’inspiration, le convenu et l’audace, la vraie découverte et la simple redite.

C’est en lisant ce bon gros pavé qu’on le saura. Notons que l’éditeur de la collection Bouquins figure parmi les rares qui, en France, proposent une version numérique substantiellement moins chère que la version papier. On aurait tort de s’en priver, ne serait que pour ne pas endolorir le poignet, puisque c’est là un ouvrage – si l’on décrypte la recension de Giesbert – qui se lit d’une seule main.

Pour en savoir plus. Julien Green, Journal intégral, 1919-1940, sous la direction de Guillaume Fau, Alexandre de Vitry et Tristan de Lafond. Paris, 2019, 1.376 pages, 32 € (broché) ou 19,99 € (numérique).

Philca / MensGo

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