Contre l’homophobie dans les stades de foot, la France commence (enfin) à sévir (un peu)

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Contre l’homophobie dans les stades de foot, la France commence (enfin) à sévir (un peu)

(Blogmensgo, blog gay du 22 août 2019) L’arbitre Mehdi Mokhtari a brièvement interrompu, en raison de chants homophobes, le match de football qui se jouait le 16 août 2019 entre Nancy et Le Mans (Ligue 2). C’est la première fois en France qu’un arbitre de foot interrompt un match professionnel pour cause d’homophobie. Le nouveau règlement, conçu en mai 2019 et applicable dès la saison 2019-2020, prévoit des actions graduelles incluant le rappel à l’ordre par le speaker, l’interruption temporaire, l’interruption durable en cas de récidive et l’interruption définitive du match par l’arbitre.

Update. Le 28 août 2019, la Ligue de football professionnel (LFP) a suspendu la tribune Piantoni (d’où émanaient les chants homophobes) du stade de Nancy pour un match ferme. Cette tribune sera donc vide de tout public lors d’un prochain match à domicile, en raison de « chants à caractère discriminatoire ».

Le « caractère discriminatoire » sanctionnable peut être de nature homophobe, comme lors du match à Nancy. Il peut aussi être de nature xénophobe (en l’occurrence, antifrançais), comme lors d’un autre match de Ligue 2 dans le stade de l’AC Ajaccio, qui recevait Le Havre le 26 juillet 2019. Là aussi, la tribune Faedda d’Ajaccio écope d’un match ferme de suspension.

L’épidémie d’homophobie dans les stades de Ligue 2 a ensuite contaminé la Ligue 1.

L'homophobie doit céder la place au football (photo d'archive). ©Christian Petit, département du Val-de-Marne (CC BY-NC-ND 2.0)

Résumé des faits

À peine une demi-heure après le début de la partie, alors que l’AS Nancy-Lorraine menait 1-0 à domicile, certains supporters du club local ont entonné des chants homophobes à l’encontre de la Ligue de football professionnel (LFP, instance qui réglemente et sanctionne le foot et les footballeurs professionnels en France et à Monaco) et du club de Metz, un de ses habituels rivaux. Les gens de la LFP étaient qualifiés d’enculés et les joueurs de Metz de pédés. Une annonce par haut-parleur a invité, en vain, les prétendus supporters à cesser leurs chants irrespectueux. L’arbitre de champ, Mehdi Mokhtari, s’appuyant sur le nouveau règlement sportif, a ensuite interrompu le match pendant à peine deux minutes, en concertation avec Alain Marseille, délégué de la LFP.

Pendant la brève interruption, les joueurs de Nancy ont demandé à leurs supporters homophobes de se calmer. Et à la mi-temps, le délégué de la LFP a prévenu que tout nouvel outrage entraînerait une nouvelle interruption de la rencontre.

La nouvelle réglementation fait suite aux préconisations de la ministre des Sports, Roxana Maracineanu, qui invitait les instances footballistiques à sévir contre l’homophobie comme elles le font déjà contre le racisme. La ministre a félicité l’arbitre principal et le délégué de la LFP pour leur attitude pendant le match.

Yoann Lemaire et Olivier Rouyer donnent de la voix

Fallait-il interrompre le match ? L’interrompre définitivement ? Infliger au club hôte une sanction pécuniaire ? une sanction sportive ? Les avis divergent.

Yoann Lemaire : satisfaction relative

L’ancien footballeur gay Yoann Lemaire, qui ne cesse de lutter contre l’homophobie dans les stades de football, s’est réjoui de la décision prise en commun par l’arbitre et le délégué LFP. « C’est une grande avancée […], c’est vraiment rassurant », a déclaré au micro de franceinfo le jeune homme, sorti du placard en 2004 alors qu’il était encore footballeur.

Ce n’est quand même pas grand-chose d’arrêter le match deux minutes. Au moins, ça permet d’en parler, les médias en parlent et on peut se remettre en question. C’est intéressant, cela fait partie de la sensibilisation, que les gens se disent que ce qu’ils font est minable, donc il faut en parler. Je pense que dans beaucoup de cas, les supporters vont s’interroger sur eux-mêmes et sur les comportements qu’ils ont dans le stade. Pour eux, ce n’est pas homophobe d’insulter l’arbitre, de le traiter d’enculé ou l’adversaire de pédé. Pour eux, ça fait partie du folklore.
(Yoann Lemaire, interview à franceinfo, le 17 août 2019)

Autant Yoann Lemaire observe avec satisfaction « une nette évolution dans le comportement des jeunes », autant il déplore « des idées et des budgets » trop minimalistes, en particulier à la Fédération française de football (FFF, instance suprême du foot en France). « L’homophobie est un sujet de fond, et les clubs n’ont pas les moyens pour lutter », a plaidé Jean-Michel Roussier, président de l’AS Nancy-Lorraine, dans une interview au Parisien.

Olivier Rouyer : pas de demi-mesures

Unique footballeur professionnel français de haut niveau à être sorti du placard (mais deux ans après avoir raccroché les crampons), Olivier Rouyer a cessé de cacher son homosexualité en 2001, cinq ans avant la fin de sa carrière sportive. Dans une interview (réservée aux abonnés) à L’Équipe du 19 août, il réclame des sanctions beaucoup sévères qu’une simple interruption temporaire de la rencontre, tout en félicitant l’arbitre et le délégué de la LFP pour leur attitude pendant le match.

Olivier Rouyer estime que l’on doit sanctionner l’homophobie dans les stades autant que le racisme. Mais sans se contenter de demi-mesures ni de demi-sanctions, et sans faire croire que les clubs n’ont pas les moyens de faire appliquer le règlement ni de faire de la prévention auprès des supporters et des joueurs. Mais, dit-il…

Les joueurs, on ne les entend jamais parce qu’il y a une forme de peur. Si je vais commencer à crier contre les supporters, ils vont me siffler […]. Bien sûr qu’il faut qu’ils entrent dans le schéma, qu’ils soient présents. Mais bon. Là aussi, il y a un problème d’éducation.
(Olivier Rouyer, dans L’Équipe du 19 août 2019)

L’AS Nancy-Lorraine est passible de sanctions par la LFP et la FFF. L’arbitre Mehdi Mokhtari s’est contenté d’une brève interruption, mais il s’agissait là d’une grande première, donc d’une louable initiative. Olivier Rouyer veut aller plus loin, beaucoup plus loin : jusqu’à l’interruption définitive du match et jusqu’à des sanctions réellement dissuasives.

Il faut donner match perdu. Terminé. Si, à Nancy, qui a gagné le match [2-1], la sanction se retourne et qu’à cause des chants homophobes, Nancy perd, je peux vous assurer que les spectateurs qui ont chanté ces chansons-là, le prochain coup, ils fermeront leur gueule. Bien sûr, on n’aura pas réglé le problème. Mais on n’entendra plus ces horreurs. Et surtout, ce que je veux, c’est qu’on arrête de me parler de sanctions financières ou de suspendre une tribune [de supporters], c’est de la connerie. Mettre trois points en moins déstabilisera dix millions de fois plus le supporter que de savoir que le club a payé une amende de 50.000 balles.
Olivier Rouyer

Mais l’ancien sociétaire de l’AS Nancy-Lorraine, ancien entraîneur de ce même club et du FC Sion (Suisse) et ancien international français, a beau s’investir depuis longtemps dans des actions de prévention auprès des clubs, des jeunes et des supporters, il connaît le poids délétère du double vice majeur de la FFF : la frilosité et la passivité.

Commentaire. Il faudra bien, un jour, que justice soit rendue. Et c’est là que les ennuis commencent. Contrairement à une idée reçue, la justice n’est pas synonyme d’équité mais de conformité au droit. Où commence, juridiquement, la notion de chant homophobe ou d’insulte homophobe ? Peut-il y avoir une gradation des sanctions calquée sur la gravité des insultes ? Qu’est-ce qui est insultant et qu’est-ce qui ne l’est pas, qu’est-ce qui est sanctionnable et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Les tribunaux auront sans doute à connaître de telles arguties sémantiques.

Je constate par ailleurs certains choix éditoriaux assez révélateurs dans la relation de cette affaire par les médias. Alors que la plupart mettaient en avant l’homophobie des insultes, d’autres cadraient sur les destinataires (la LFP) de ces mêmes insultes, d’autres encore n’évoquaient que de simples insultes sans d’emblée dire lesquelles. La phraséologie des médias en la matière mériterait une étude sociologique approfondie.

Philca / MensGo

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